International Press2005-2004
August 11, 2005
Le Soir en ligne
Dominique Legrand
Création contemporaine à corps et âme
L'exposition « Soul » éblouit au Grand Séminaire de Bruges. Cinquante artistes contemporains envahissent l'espace épiscopal. Quand l'art révèle le corps. Une quête sublime, dans le cadre du festival Corpus Bruges 05. A découvrir jusqu'au 15 septembre.
Plus loin, un astronaute prend place dans le tabernacle d'un autel latéral. Au fond du choeur, un ange plane sous la lumière mordorée. Immense, la photo digitale « Fall of the angels » de Gottfried Helnwein est une longue descente en apesanteur... Au sol, une flèche bleue guide la circulation labyrinthique du visiteur : « Soul » se dévoile de recoins en espaces lumineux, chapelet d'images et d'imaginaires métaphysiques où l'art contemporain entre en résonance avec le passé et le présent du Grand Séminaire. Didier Mahieu, Juan Muñoz, Hans Op de Beeck, Bill Viola, Gottfried Helnwein, Johan Tahon, Wang Gongxin, Marlène Dumas sont loin de jouer les intrus dans cette exposition proposée par le Musée d'art moderne d'Ostende.
Fall of the Angels, installation
2005
A l'écart de l'agitation touristique qui gangrène Bruges chaque été, le Grand Séminaire se révèle une parenthèse temporelle et spirituelle magique. Dans le cadre du festival pluridisciplinaire Corpus Bruges 05, une étonnante exposition d'art contemporain envahit les espaces, scandant la réunion entre le corps et l'âme, entre la sensualité et la transcendance. Des déambulatoires carrelés de noir et de blanc à l'obscurité des caves et des combles, du grand réfectoire à la sacristie, des jardins aux chapelles, « Soul » fait balancer les corps dans un cérémonial où technologies modernes, exploration de la connaissance, souffle liturgique, accélérations du regard font miroiter de belles tensions psychologiques et esthétiques.
Dans le silence impalpable qui appartient à ce monde de l'entre-deux, l'« Umbraculum » de Jan Fabre décoiffe la grande nef de l'église. Entre terre et ciel, des moines en robes ivoire encapuchonnés - dentelles translucides de segments d'os - arpentent le dallage dans un mouvement suspendu à travers les siècles. Superfétatoires, des machines industrielles rythment le cours du temps. Enchâssés dans une seconde peau de scarabées vert malachite, béquilles, prothèses, chaises roulantes descendent de la voûte en ogives.
Plus loin, un astronaute prend place dans le tabernacle d'un autel latéral. Au fond du choeur, un ange plane sous la lumière mordorée. Immense, la photo digitale « Fall of the angels » de Gottfried Helnwein est une longue descente en apesanteur...
Au sol, une flèche bleue guide la circulation labyrinthique du visiteur : « Soul » se dévoile de recoins en espaces lumineux, chapelet d'images et d'imaginaires métaphysiques où l'art contemporain entre en résonance avec le passé et le présent du Grand Séminaire. Didier Mahieu, Juan Muñoz, Hans Op de Beeck, Bill Viola, Gottfried Helnwein, Johan Tahon, Wang Gongxin, Marlène Dumas sont loin de jouer les intrus dans cette exposition proposée par le Musée d'art moderne d'Ostende.
A la clé de voûte, Willy Van den Bussche, le conservateur du PMMK, joue avec maestria sur la présence puissante des lieux dans un dialogue sans cesse bouleversé et bouleversant, rappelant l'exposition conçue par Laurent Busine pour Bruges 2002 et qui introduisait déjà l'art contemporain au Grand Séminaire. En rassemblant plus d'une cinquantaine de plasticiens belges et internationaux, de Luc Tuymans et Marie-Jo Lafontaine à Tacita Dean ou Antony Gormley, on devinait d'entrée de jeu que la richesse serait au rendez-vous, encore magnifiée par la charge intérieure du lieu.
Bien qu'intitulée « Soul », âme, la figure humaine joue un rôle central dans cette scénographie magistrale, une figure humaine dont les couleurs sont absentes, diaphanes, effacées par le temps, rongées, métamorphosées dans un ésotérisme qui évite délibérément tout symbole religieux. Pas question non plus d'aborder ici le corps comme le faisait le « body art » dans les années 60. Le travail de Zhang Huan « Pencil piece » est placé dans le passage du bâtiment principal, c'est aussi un reflet de la relation entre le corps et l'âme, précise Willy Van den Bussche, entre l'intérieur et l'extérieur, l'espace de méditation et la réflexion intérieure. Car c'est bien la relation temporelle qui est déclinée ici, quand art et religion ont la même inspiration, portent la même quête de signification.
L'épineux « Capacitor » d'Antony Gormley représente à merveille la mise en image de « Soul » : sous la condition humaine du simulacre - une silhouette masculine hérissée de fins tubes d'acier -, l'espace intérieur, le potentiel d'imaginaire se trouvent visualisés. Face à cet être mutant, une autre silhouette, tout en rondeurs, fait face, dans la longue perspective du corridor qui borde les jardins. David Mach oppose un assemblage, boucles de métal qui irisent la silhouette féminine.
Dégringolade dans les souterrains du Grand Séminaire. L'impression physique se resserre comme un étau. L'imaginaire passe à la vitesse supérieure. Des images du « Nom de la rose » d'Umberto Eco reviennent en cavalcade dans cette plongée au royaume d'Eros et Thanatos, devant les visages rongés d'Aria Schippers, les ciboires en verre de Gerd Rohling, sous l'oeil intrigant de Tony Oursler. Jusqu'à la superbe installation de la plasticienne turque Azade Köker : transparence kafkaïenne d'un corps humain enfermé dans un cocon. A quelques pas, une toile d'araignée flotte doucement sous le courant d'air d'un soupirail...
Jeu de piste, interrogation incessante du corps jusqu'aux nerfs de l'âme, « Soul » progresse par paliers successifs. Culminant au sublime, le grand monochrome de Thierry De Cordier, « The great nada », laisse filtrer l'esquisse d'un Christ en croix sous l'empâtement noir. Egale à elle-même, mais transfigurée aussi par le lieu, Berlinde De Bruyckere place ses corps de cire aux visages couverts de cheveux ou de feutre dans l'étroit couloir qui conduit aux cellules de vie et de prière, quand le corps et l'âme n'ont pas toujours les mêmes velléités.
« The quintet of the astonished », vidéo de Bill Viola, pose la barre très haut, dans un travail hypnotique sur la condition humaine. A quelques exceptions près, la plupart des choix s'avèrent irréfutables, tels l'albâtre veinuré de Tacita Dean, le gisant de Marlène Dumas, le « Portrait dans un nuage de lait » de Didier Mahieu, la multiprojection « Larmes d'acier » de Marie-Jo Lafontaine.
Obsession de la mort, du corps conçu comme une relique de l'âme, « Soul » fait danser l'homme, seul confronté à son sort. Captivant, émotionnel et impressionnant.
« Soul »
, jusqu'au 15 septembre, au Grand Séminaire de Bruges, Potterierei 72. Du mardi au dimanche, de 9 h 30 à 17 heures. Sites : www.pmmk.be et www.corpusbrugge05.be .
Apokalypse
1999
Atmosphère au Grand Séminaire
Un enclos de briques rouges. Des murs qui laissent pointer flèches et pignons. Le Grand Séminaire de Bruges est le premier acteur de l'exposition « Soul ». Il en est l'âme, le pouvoir transcendant. Cours intérieurs, jardins du cloître, cellules, sacristie, bibliothèque, église, chapelles, réfectoire, c'est un corps pensant et vivant qui se prête au jeu des artistes. La complexité architecturale du lieu et sa diversité, les liens à l'histoire créent une fabuleuse expérience sensorielle.
Dans l'ancienne abbaye cistercienne, où sont conservés de précieux manuscrits du Moyen Age, sobre architecture ecclésiastique favorisant la contemplation, érigée entre 1628 et 1642, flottent les réminiscences du grand héritage européen. Porteurs de la vision charismatique du fondateur de l'ordre, Bernard de Clairvaux, basée sur la vie intérieure, les moines cisterciens chassés de l'abbaye des Dunes par les calvinistes vinrent se réfugier à Bruges. Ils bâtirent un nouveau monastère à l'intérieur des remparts, sur le site qui deviendra celui du Grand Séminaire. L'église, classique et imposante, fut érigée en 1775 par Emmanuel Van Speybrouck-Coutteau, alors que l'abbé Robert van Severen était le guide spirituel du monastère.
Le monastère changera de fonction, devenant Grand Séminaire en 1833. C'est là qu'allaient être formées des générations de prêtres, dont le cardinal Godfried Danneels qui dirigera à son tour l'institution en 1959.
Cette transition de monastère en université imprègne encore tous les murs, où résonnaient liturgie, sciences, politique, philosophie et théologie. Définitivement abandonnée sous la Révolution française, en 1796, l'abbaye des Dunes y avait aussi transféré son trésor : une bibliothèque fabuleusement riche et d'intérêt humaniste de première eau.
Aujourd'hui, ces espaces demeurent privilégiés, chargés du cérémonial de métempsycose des forces intérieures de l'homme. Cela est clairement exprimé dans « Le cri », de Paul Van Hoeydonck, tout en tensions exprimées par la force émotionnelle, éruption incontrôlable. Une quête de l'essence humaine.
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